No more bullshit…
Ou “Comment Internet a ôté tout intérêt à mes soirées”
On aime tous avoir raison. Ne nous mentons pas, il y a peu de choses plus agréable que de mettre tout le monde d’accord (avec soi). Et, même lorsqu’on n’a pas la moindre notion de base concernant le sujet abordé ce soir là, on essaie tous de la ramener et donner l’illusion qu’on sait pertinemment de quoi on parle. Certains plus que d’autres, et certains aiment même particulièrement ça.
Ces dans ces moments, où les discussions s’animent, que se révèlent les personnalités et les ambitions des personnes qui vous entourent. L’argumentation réveille, chez quelques spécimens, la part d’animal dominant qui sommeille. Quitte à se fatiguer à discuter, autant avoir raison (sinon, à quoi bon ?). Pourtant particulièrement enclin à la réserve en société, il m’arrive parfois qu’une bonne discussion réveille en moi l’aspiration de moucher cette bande de malotrus qui s’échinent à dire n’importe quoi. Et, il m’arrive parfois aussi de tenter de le faire lorsque je n’ai pas la moindre connaissance concernant le sujet abordé… Et je suis loin d’être le seul, croyez-moi.
Il n’y aurait rien là de bien extraordinaire si, en quelques années, les « bienfaits » de la technologie n’avaient réduit à néant ces petits moments de bonheur mégalomanes. Avec l’arrivée et l’accessibilité grandissante de l’accès à un ordinateur et au web, tout être humain un tant soit peu connecté est susceptible de ruiner le travail de sape mené par n’importe quel bon rhétoricien en quelques secondes à peine.
Un exemple ?
Situation lambda numéro 1 : Vous êtes invité à dîner chez des amis en compagnie de votre moitié, vous savourez le pavé de bœuf ou le saumon en croute avec l’assurance qui vous caractérise quand le sujet dérape sur la littérature contemporaine et la rentrée littéraire (la géographie du Burundi ou l’électricité wireless sont également acceptés) . Bien sûr, vous ne comptez pas vous en laisser compter et vous vous lancez dans un émouvant éloge du dernier livre que vous avez daigné ouvrir. Les minutes s’écoulent et lorsque vous terminez (sur une note d’humour probablement), vous avez à peine le temps de tendre la main pour vous saisir de votre verre de vin qu’un des convives vous signalent – en arborant un sourire qui promet une belle confrontation – que, bien que votre blabla soit des plus intéressant, vous avez attribué ce livre à un auteur mort depuis près de 50 ans.
Génial ! Cette soirée chiante comme la mort s’anime un peu et on va pouvoir se marrer à se foutre gaiement (des mots) sur la gueule. A peine le temps de réfléchir à une défense correcte que le connard facétieux se précipite déjà sur internet pour étayer son propos.
Qui sommes-nous pour nous opposer à la puissance d’Internet ? C’est terminé, plus de « bullshit », finito, c’est mort.
Le règne de Wikipédia a mis fin à celui des grandes-gueules en moins de temps qu’il n’en faut pour dire « t’as tout faux Jean-Jacques ». On a, un temps, cru obtenir un léger répit dans ce combat perdu d’avance en se réfugiant uniquement dans des bars et des cafés. C’était sans compter avec la 3G, Blackberry et autres Iphone qui sont à nouveau venus nous gâcher le plaisir.
Exemple édifiant numéro 2 : Installé confortablement dans un bar en compagnie de quelques amis, vous discutez calmement pendant que passe une musique qui vous rappelle quelque chose. Mais si ! Évidemment ! C’est machin, l’album de 78, le remix de truc ou une face B bien connue… Et qu’on n’ose pas dire le contraire. Démentir serait une insulte personnelle et la preuve que vous n’avez pas plus de culture musicale qu’une otarie bourrée à la bière (une affirmation pas forcément infondée, mais que vous n’êtes pas prêt à rendre public).
Tout pourrait aller pour le mieux, si vous aviez seulement la chance de pouvoir, par la puissance de votre conversation (à défaut de la puissance de votre voix) défendre votre point de vue : “mais attends mec, c’est évident, bien sûr que cette façon de chanter/ ce riff de guitare / la puissance de cette batterie / ces paroles / … c’est tellement eux… quoi.”
C’est évidemment sans compter sur la mauvaise foi caractéristique de votre interlocuteur qui, n’écoutant que son courage (le fourbe), n’hésitera pas à parader en sortant son Iphone 3GS (le blaireau), lancer shazam (le con) et laisser la science, la technologie et internet prouver à la face du monde que vous avez faux sur toute la ligne.
Et pourtant, ce connard n’a pas plus de disques que vous… et encore moins de goût.
Mais il a un Iphone…(l’enfoiré).