28 09 09

On ne fait pas d’omelette…

- Mais comment est-ce qu’on les reconnaît ?

Cette question hautement scientifiquement émane d’un grand blond maigrelet dont le passe-temps préféré semble être de se tripoter la mèche et de tenter de la caler derrière son oreille. Une genre de Zac Efron, mais en moche. Regardez donc ce qu’on m’a collé dans les pattes, je vais devoir chasser avec un grand Zac Efron moche. remarque, la promotion de cette semaine n’a pas l’air beaucoup plus dégourdie. C’est bien ma veine ! Mon premier cours et je dois me coltiner cinq boulets ; dont un roux, je hais les roux, c’est comme ça. Si Masson ne m’avait pas assuré  s’être occupé lui-même du recrutement, je pencherais naturellement pour un bizutage en règle. J’aime pas leurs gueules et, en général, c’est un jugement sans appel chez moi. Je pourrais aussi bien tous les flinguer sur place. Je pourrais facilement classer l’affaire… après tout, c’est mon nom qui apparaît en haut de la liste.

Merde, ça recommence. Calme-toi mon bonhomme, il n’est même pas dix heures. ca doit être le manque de caféine. Je n’aurais pas du arrêter de fumer. Allez, respire, ça ferait mauvais effet de commencer la journée par un massacre.

-       Comment est-ce qu’on les reconnaît ? Mais vous êtes justement là pour apprendre les enfants.

Je ne dois pas être beaucoup plus vieux que la plupart des nouveaux, mais ça m’amuse de les appeler comme ça. Si la semaine est bonne, je leur filerais peut-être même des surnoms à la con. Un coup d’œil rapide à l’assistance. J’ai au moins réussi à les captiver, tout n’est pas à jeter chez eux. C’est parti pour le show:

- Règle numéro 1 la bleusaille : on regarde autour de soi. On croise les regards, on reste attentif à leurs gestes. La télévision s’est foutue de votre gueule depuis des années, pas besoin de poussières radioactives, d’expériences génétiques ou de je ne sais quelle autre connerie. Ils sont comme nous, ils ont simplement perdu l’envie de vivre. Appelez ça des zombis si ça vous amuse, c’est juste un mot pour faire peur aux gosses. On passe rapidement de l’autre côté, un choc, une déception, et t’y es. Un jour t’as un job, le lendemain ton usine ferme et tu pointes au chômdu… Peu à peu, tu changes. Tu perds les réflexes de base, les émotions, l’envie de vivre. Tu passes tes journées à attendre et à faire la queue aux guichets…

Silence. Bien. Ils sont un peu moins cons que prévu.

- C’est tous des pauvres alors ?

Perdu. Ne pas s’énerver… respire bien, lentement. 1,2,3.

-  T’as jamais remarqué les armées de sac Vuitton qui t’entourent ? C’est plus du sang qu’ils ont dans les veines, c’est du fric. Ils consomment pour se donner l’impression de vivre. T’as jamais observé les files d’attente ? Tous ces cadavres qui attendent leur tour lentement et sans broncher, ça te rappelle pas les films de Roméro ? C’est pas naturel, n’importe quel être humain normalement constitué refuserait de faire la queue, d’attendre, de perdre ces précieuses secondes de vie à patienter pour s’offrir de la merde. Si tu penses ne pas avoir le choix, autant te tirer une balle dès maintenant, t’es sur la pente descendante mon pote. Dans ces putains de films que vous adorez … ça vous surprend que je le sache ? Tous les petits chasseurs dans votre genre adorent ça…  Dans les films, ils s’agitent uniquement quand il voit de quoi bouffer … mais dans la vraie vie, ils bouffent du parfum Chanel ou des Playstations. Rien d’autre.  La motivation est la même, économiser cinq ans pour se payer une bagnole ou un écran plasma et creuser un mur avec ses ongles pour bouffer une gamine, pour moi… c’est du pareil au même. Fixez leurs yeux, ils ont le regard vide. Toi, t’as le regard qui fuit. N’aie pas honte, ça me prouve que t’es en vie… t’as peur, c’est bien, c’est qu’il te reste quelque chose au fond de l’estomac.

- Mais si on se trompe ?

- Si on se trompe ? C’est comme partout mon pote, on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs…